Revolution

Korda : photographe du Che

Un fil plus ténu qu'il n'y paraît relie la photo d'Alberto Diaz Guttierrez, dit Alberto Korda, à son destin mythique.

Au printemps 1960, un bateau français transportant des armes belges explose dans le port de La Havane L'attentat, attribué à la CIA, intervenu un peu plus d'un an après la chute du régime de Batista et annonciateur du débarquement de la baie des Cochons, vient de faire quatre-vingts morts et deux cents blessés. Des frissons de colère parcourent la foule pendue aux lèvres de Fidel Castro qui la harangue aux cris de " La patrie ou la mort ! Nous vaincrons!"

Un meeting de protestation est alors organisé, auquel participent notamment Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Photographe au journal «Révolution», Korda se trouve en face de la tribune, avec en mains un Leica et une optique de 90 mm. Fidel Castro est en plein discours lorsque Che Guevara s'avance vers l'avant, contemple la foule et s'en retourne vers l'arrière. Frappé par l'expression de son visage, Korda prend deux photos, l'une horizontale, l'autre verticale. La scène ne dure que quelques secondes. : " Je n'ai eu que le temps de prendre deux clichés. L'un horizontal, l'autre vertical. Après, le Che a bougé. Je ne le cadrais plus dans mon objectif. " On constate que le cadrage horizontal a été retenu, débarrassé d'un profil anonyme dans le coin gauche, d'un palmier dans le coin droit. " Je préférais le tirage vertical, mais la tête d'un homme dépassait au-dessus de l'épaule du Che explique Korda. Or, il n'existait pas, à l'époque, d'ordinateur pour la corriger. "


Le soir, dans son studio, le photographe retravaille l'image horizontale, plus facile à recadrer que l'autre. Envoyée aux journaux avec des photos de Fidel Castro, elle ne sera pas publiée.

Sept ans plus tard, un éditeur milanais, Giangiacomo Feltrinelli, proche des gouvernants cubains se rend en Bolivie pour y négocier la libération de Régis Debray. Apprenant par ce dernier que Che Guevara, leader de la guérilla dans ce pays, risque d'être assassiné, il passe alors par Cuba pour y acheter une bonne photographie du révolutionnaire. Pourvu d'une lettre d'introduction, il se rend chez Korda qui lui montre celle prise en 1960, toujours affichée contre la paroi de son atelier, et lui offre deux copies, sans contrepartie puisqu'il est un «ami de la Révolution».

Quatre mois le Che est exécuté en Bolivie. L'éditeur diffuse aussitôt un poster en Italie et la photo explose dans le monde entier: il en aurait vendu entre un et deux millions en quelques mois, sous son propre copyright et sans mention de l'auteur.

Les droits d'auteur, que Korda était parvenu enfin à obtenir en 1990, ont servi à acheter des médicaments aux enfants cubains.

Les interprétations

Entre la prise de vue originale et sa version couramment reproduite, le photographe a passé d'un cadre large, maintenant l'impression de contre-plongée et aux limites duquel se profilent un palmier et un personnage en ombre chinoise, à un cadre serré qui diminue l'effet de contre-plongée et élimine tout contexte.

Cette image du Che fut souvent rapprochée de celle du Christ. Indépendamment de l'expression du visage, mélange de courage et de douleur selon Korda ou expression d'une désillusion selon Toscani, on peut se demander si ce n'est pas avant tout l'angle de prise de vue («sous la tribune» renvoyant à «sous la croix») qui oriente encore profondément la lecture des documents recadrés.

 

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